Entretien réalisé par Gaillac-Morgue à Paris / Interview
- Parlez-nous de Boubacar Traoré, comment définiriez-vous
ce personnage mystérieux et attachant?
Énigmatique, pour le moins ! Après des mois et des mois passés
ensemble, je nai toujours rien compris à son mode de fonctionnement.
Ses raisonnements, ses actes sont liés à toute une tradition et
une éducation qui nous échappe. Il refusait, sans aucune raison,
de tourner telle ou telle scène, et il en acceptait dautres où
je pensais essuyer un refus. Sil disait, « Non », on pouvait
palabrer pendant 20 ans, rien ne pouvait le faire changer davis. Jétais
sûr quil refuserait la scène sur la tombe de sa femme, et
il la acceptée, sans aucun problème. Par contre, quand je
lui ai proposé de le filmer au lever du jour dans sa maison, cétait
non, sans aucune justification.
- Cela donne une spontanéité dans lapproche, rien
ne peut être planifié à lavance.
Tout à fait. Il y a des images prises à la volée. On arrivait
dans des endroits sans savoir où lon allait tourner, ce quil
accepterait de faire ou pas. Il nous est arrivé de faire des centaines
de kilomètres de pistes dans le désert pour faire des images précises
dans ces endroits-là, et avec des chansons précises, mais il sortait
de la voiture pour filer à la Mosquée et il nen ressortait
quà la tombée de la nuit !
- Quelle a été sa réaction quand vous lui avez proposé
de faire un film avec lui ?
Lidée lintéressait, il ma dit, « Daccord,
quand est-ce quon tourne ? ». Il ne paraissait pas surpris par ma
proposition. Peu de choses semblent le surprendre. On lui proposerait une tournée
avec Michael Jackson, ça ne létonnerait pas non plus ! Il
a conscience de ce quil représente, tout en étant dune
grande humilité. Dans sa jeunesse à Kayes, cétait
déjà une star du foot. Doù son surnom de «
KarKar » qui veut dire «dribbler». Il racontait quen
regardant Pelé à la télévision, il sétait
dit «Ce nest pas croyable, tout ce que je faisais, Pelé le
fait aussi. Quand je me suis cassé la jambe, Dieu a pris tous mes dons
de footballeur et les a donnés à Pelé » ! Je crois
quil aime mieux encore le foot que la musique, en tout cas, il préfèrerait
que ses fils soient footballeurs, plutôt que musiciens
- Sa musique a beaucoup évolué. Au départ, dans les
années 60, cétait un rocker ! Vous montrez des documents
où on le voit avec son groupe, looké à la Johnny Hallyday
! Un personnage dit dans le film, «Karkar est le premier qui a transformé
le twist dans la langue du Mali».
Il se produisait dans les « grins », des petits clubs qui ont été
balayés ensuite par le nouveau gouvernement, parce quils risquaient
de devenir des «foyers de révolution», les jeunes désertaient
les réunions politiques pour faire de la musique. Comme tous les jeunes
de sa génération, il était très influencé
par la musique et le cinéma américain et indien. Il a été
le premier à chanter du twist avec une guitare électrifiée
avec sa chanson « Mali Twist », cétait tout à
fait nouveau en Afrique. Ali Farka Touré et les autres sont arrivés
bien après lui. Ensuite ses chansons sont devenues plus «blues».
En fait ce nest pas un compositeur au sens rigoureux du terme, il prend
des thèmes classiques comme Mariama ou Soundjata, qui sont des grandes
épopées, il en fait des textes quil met ensuite en musique.
- On le compare aux grands bluesmen noirs américains, Robert Johnson,
John Lee Hooker
Sa musique, cest vraiment du blues, dans tous les sens du terme. Il chante
la souffrance, et surtout la douleur que lui a causé la mort de sa femme
Pierrette, le grand amour de sa vie. Sa chanson, «Je chanterai pour toi»,
lui est dédiée.
- « Aucun homme na souffert autant que moi », dit il
à Llieve Joris dans «Mali Blues».
Karkar ne parle jamais de Pierrette. Il na pas pu être à
ses côtés quand elle est morte, il en a terriblement souffert.
Il se reproche davoir accepté quelle quitte la maison parce
que sa belle sur lui aurait jeté un mauvais sort et il se méfie
des mauvais sorts. Cest aussi pour cela quil na pas voulu
quon filme ses enfants.
- Vous montrez des documents dépoque sur laccession du Mali
à son indépendance. Des images magnifiques de travailleurs filmés
en noir et blanc.
Ces images darchives ont été filmées par les Russes
et les Yougoslaves qui soutenaient le nouveau régime du Président
Modibo Keita. Les cadres sont magnifiques mais ce sont des films de propagande.
Ces images de travailleurs sont totalement mises en scènes, chorégraphiées.
Les types qui creusent les routes font faire à leurs pelles de magnifiques
envolées, mais le tas de terre ne bouge pas de cinquante centimètres
!
- A lépoque, les chansons de Karkar et particulièrement
«Mali Twist» servaient de réveil matin pour inciter la population
à aller travailler pour le pays. «Enfants du Mali, prenez-vous
en charge
»
Il a participé à cet élan dénergie que le
Mali a connu à lindépendance. Il demandait surtout aux Maliens
de revenir au pays, mais il na jamais soutenu ouvertement un pouvoir politique.
Je ne crois pas que la politique soit son problème, comme beaucoup de
maliens, leur souci, cest de pouvoir vivre. Sur cette chanson, on entend
des cris danimaux, cest étonnant. En fait, ce sont les techniciens
qui ont abandonné les commandes du studio denregistrement pour
venir faire des piaillements. Un vieux technicien que jai retrouvé
ma dit, « le coq là, cest moi ! » On en a mis
des extraits dans le disque qui sortira avec le film.
- Dans le film, il y a ce commentaire moqueur dun de ces amis :
«Maintenant nous sommes dans la merde, tu nous as leurré en 63
en nous faisant croire que le Mali serait un paradis !»
Oui, ils y croyaient beaucoup, les images le montrent. Ils sont un peu nostalgiques
de lépoque de Modibo Keita. Le Mali est dans une telle misère
aujourdhui
Kayes est dans un état catastrophique.
- « La révolution culturelle a apporté beaucoup de
changements, mais moins de libertés », dit Boubacar Traoré.
Le pays sortait de la colonisation. Il y a eu une période despoir
avec larrivée des Russes, des Yougoslaves et des Chinois qui ont
construit des routes, des ponts. Dix ans plus tard, tout sest arrêté.
Divers bâtiments, des écoles, des hôpitaux, sont laissés
en plan. Toute une dynamique a disparu. Modibo Keita a été renversé
en 68, remplacé par une junte militaire conduite par Moussa Traoré
! Je nai pas senti vraiment une haine vis-à-vis de ce gouvernement.
Le problème des maliens, cest le quotidien, cest de manger.
Que le pouvoir soit de gauche, de droite, quils en mettent 5 en taule
ou 5000, leur problème cest de faire manger leur famille.
- Karkar garde une part de mystère, une douleur non avouée,
celle que lon ressent dans ses chansons. Plutôt quun long
entretien, vous avez volontairement privilégié les témoignages
de divers témoins.
Je voulais faire un film qui reflète mon regard sur cet homme, et pas
un reportage sur lui. Jai des heures dentretiens, mais il ma
semblé inutile quil confirme par la parole ce quil chante
si magnifiquement. Ce quil peut dire sur limmigration, par exemple,
est résumé en quelques mots dans lune de ses chansons, «Tu
peux être un roi chez toi, mais dès que tu es émigré,
tu es nimporte quoi.» Pour lui, tout est dit. Éthiquement,
je nimaginais pas sous-titrer quelquun qui fait leffort de
parler français. Je trouvais plus intéressant davoir la
vision de son meilleur ami sur lui, ou celle dautres témoins. On
ne fait pas de psychologie, de sociologie, ou de docudrama ! Karkar naurait
pas raconté toute sa période de misère, quand il a travaillé
dans le bâtiment en région parisienne en dormant par terre dans
la cuisine dun foyer pour immigrés, comme on en voit dans le film.
Là, on aurait immédiatement atterri, alors que je voulais que
le film soit un voyage. Jai privilégié les ambiances, les
illustrations avec de la guitare seule, les voyages dans sa tête. En Afrique,
il faut gagner sa vie. Karkar a dû nourrir toute sa famille, ses enfants,
les cousins, les frères qui ne gagnent pas leur vie. Beaucoup de ses
actes sont justifiés par cela, comme pour tout le monde là-bas.
Malik Sidibé, le photographe, fait des expositions dans le monde entier,
il est connu, il a de largent, mais il a aussi une nombreuse famille à
nourrir et quand il revient au pays, il dort par terre dans son studio parce
quil y a trop de monde à la maison pour se reposer. Cest
comme ça. Voilà, cest pour tout cela que jai voulu
proposer un voyage autour de Karkar.
- Vous laissez au spectateur le temps dapprécier ce voyage.
Aujourdhui, le montage des films est souvent hyper rapide. Mais pourquoi
quitter un plan à la sauvette quand on sy sent bien ! Le manque
dargent pour tourner sest finalement transformé en avantage,
jai pris le temps daccompagner Kar-Kar. Jai mené ce
projet exactement comme je voulais le faire, que ce soit au tournage, au montage
et au mixage.
- Le rythme du film colle à la musique de Karkar, il permet de
ressentir cette sensation du temps qui passe que lon peut avoir en Afrique.
Quels étaient les autres partis pris de mise en scène ?
Dabord avoir une caméra en mouvement de manière permanente
et aussi éviter le côté carte postale. On a très
peu éclairé. On a mis le même filtre pour tout le tournage,
à lexception de la cérémonie de deuil parce quil
faisait presque nuit, et au foyer à Montreuil pour avoir une lumière
occidentale, plus froide. Pourtant, chaque plan pourrait être une photo.
- Votre film a une écriture cinématographique très
bluesy. Ce nest pas un reportage, mais une approche sensible des images,
des sons, des couleurs, des sentiments qui nourrissent sa musique et ses chansons.
Oui, cest un rythme qui colle à sa musique, très lente,
très planante. Lingénieur du son a fait un travail formidable,
il y avait parfois une centaine de personnes derrière nous qui faisaient
un bordel denfer ! Quand Karkar était prêt, il fallait très
vite se mettre en place et tourner. Comment lui expliquer quil fallait
une heure pour installer la caméra et éclairer les lieux ! On
a tourné dans la précipitation, en étant économe,
20 heures de rushs en 2 mois et demi, cest peu, même pas une demi-heure
par jour. Par contre, on a passé beaucoup de temps sur place pour rencontrer
les gens, parler, manger avec eux, repérer certains lieux. A Tombouctou,
on a passé une journée à visiter une centaine de maisons
avec un guide pour trouver celle quon voulait, avec les arches en terre
et le sol en sable, si fin quon a limpression de marcher sur de
la ouate.
- Et la séquence dans le train ?
On a mis des heures pour la filmer. A laller, on na rien pu filmer,
la vue de la caméra provoquait une agitation incroyable. Au retour, on
a commencé à se filmer avec une petite caméra numérique
et on a montré les images aux voyageurs. Puis on leur a donné
la caméra, tout le monde sest filmé, sest regardé,
ça les faisait beaucoup rire. Alors on a pu sortir la grosse caméra.
Tout passe par le jeu, par le rire, par lhumour. Heureusement, javais
un chef opérateur qui adore plaisanter et tout le wagon rigolait! On
disait à Karkar, «Maintenant, tu vas grimper en haut de la falaise,
et tu sautes en parachute en chantant ton morceau», et cétait
des éclats de rire !
- Votre film est aussi un voyage au cur des grands sites maliens
: Tombouctou, Bandiagara en pays Dogon
Il y a des images magnifiques du
fleuve Niger.
Il y a une découverte du pays, mais chaque lieu a été choisi
en fonction de sa vie, des endroits où il a vécu ou qui sont en
relation avec ses chansons, comme dans la mosquée de Tombouctou, ou à
Niafunké, pour la rencontre avec Ali Farka Touré.
- Le duo avec Ali Farka Touré est un grand moment.
Karkar ne voulait pas y aller. Il avait rendu visite une fois à Ali Farka
à Bamako, et Ali ne lui avait jamais rendu la pareille. Pour Karkar,
ce nétait pas à lui, le plus âgé, de se déplacer
une nouvelle fois. Pendant trois semaines, jai essayé de le convaincre.
Pour finir, on la quasi enfermé dans la voiture et on est parti
! Farka a été très sympathique, il nous a très bien
reçu, il nous a offert deux moutons à notre arrivée à
Niafunké. Ensuite, ils se sont enfermés avec Karkar dans une chambre
du campement, doù ils sont ressortis, deux heures après,
avec un sourire. Impossible de savoir ce quils se sont dit !
- À linstar de Compay Segundo, Karkar fait un comeback fulgurant,
«Je chanterai pour toi», passe sans arrêt sur les antennes.
Comment vit-il ce nouveau succès ?
Karkar vit complètement en dehors du show-biz. Il na pas du tout
damis musiciens. Je ne pense pas que ça ait changé grande
chose à sa vie personnelle. Pour lui, cest son destin.
- Sa guitare a un son très particulier.
Il joue de la guitare, comme on joue de la Kora, avec trois doigts. Il est le
seul à jouer comme ça. Il fait actuellement une tournée
de 40 concerts avec Bill Frisell, un des plus grand guitariste de jazz américains.
Frisell est un fan de Karkar ! Cette tournée devait avoir lieu lan
passé mais Karkar a annulé. Il a téléphoné
la veille de son départ pour dire, «Je ne viens pas». Pourquoi
? Personne ne le sait, sauf lui. Tous ses amis lui ont téléphoné
pour le faire changer didée, il na pas bougé. Karkar
a son mystère
- Votre film a retenu lattention de Jonathan Demme qui a accepté
de le présenter.
Jonathan Demme tournait en France il y a un an et demi, et une amie, qui travaillait
sur son film, lui a montré une cassette de « Je chanterai pour
toi ». Demme a adoré, et sest aussitôt proposé
de maider. Quelque temps plus tard, alors que le film était présenté
au festival de New York, il a fait quelque chose dincroyable. Alors quil
était à une centaine de kilomètres, en plein dans le montage
de son film, une production de 100M de dollars de budget, il a pris sa voiture
pour venir à 13H à la projection au centre de la ville, un dimanche,
le jour du marathon de New-York ! Là, il a acheté 25 billets et
sest placé devant lentrée pour les distribuer aux
gens quil avait invités. Mais peut-être, le plus beau compliment
mest-il venu, dune réalisatrice africaine qui ma déclaré
après une projection : «Le seul problème avec ton film,
cest que cest toi qui la fait». Cette déclaration
ma laissé entendre que peut-être avais-je compris une minime
partie dune mentalité et dun état desprit africain
si éloignés de notre quotidien occidental.
- Votre parcours est riche et atypique ! Après avoir décroché
un titre de Champion du monde de course à la voile, vous développez
des programmes dhabitat social en Afrique et en Amérique du Sud,
vous créez une société de produits alimentaires, vous lancez
une revue sur les expositions darts plastiques, vous produisez et vous
réalisez des documentaires
« Je chanterai pour toi »
est votre premier film.
Je faisais des études darchitecture quand un ami ma proposé
de venir faire la course autour du monde en bateau. Comment refuser une telle
proposition ! Pendant dix ans, jai fait des Transats sur les mers du globe,
puis jai ouvert une boîte de courtage en voiliers. Ce job dagent
immobilier maritime, bien que lucratif, est vite devenu lassant. Parler avec
les acheteurs, pendant des week-ends entiers, de la couleur des rideaux des
cabines, ne mamusait pas beaucoup ! Jai mis un grand coup de pieds
dans tout cela, et jai rejoint un ami pour travailler dans une fondation
sur lhabitat social en Afrique et Amérique latine. Après
quelques mois, jai remarqué que lhumanitaire peut parfois
servir davantage à se remplir les poches quà construire
des maisons pour des africains ou des latinos américains défavorisés.
Jai démissionné avec fracas. Des hasards amoureux mont
conduit en Argentine où, dans une fête, jai rencontré
un type qui dirigeait une usine de snacks de viande ! Jai alors créé
une société pour importer ces produits en Europe, cest ce
qui ma amené à Paris. Parallèlement, avec Alain Macaire,
le fondateur et rédacteur en chef de la revue Canal, jai commencé
à mintéresser aux Arts Plastiques, et on a lancé
un magazine, «Expositions en Revue». Jai vendu la société
dagroalimentaire à une multi-nationale danoise pour pouvoir racheter
une boîte de production en faillite et produire des courts métrages
et des documentaires. Jai vite compris, après un projet de long
métrage avec Jeanne Moreau, Pierre Vaneck, Fabienne Babe, Clovis Cornillac
qui na pas abouti, que je navais pas une âme de producteur
A la même époque, jétais très intéressé
par ce projet de film sur Karkar. Jai contacté un réalisateur
qui ma dit, « Hou là là, il va faire chaud là-bas
! »
Alors jai décidé de le réaliser moi-même.
- Quelle sera votre prochaine aventure ?
Jai trois projets mais pas encore de financement ! Un documentaire «
politico-économico-social » de 90 minutes sur les problèmes
du FMI, en prenant comme support lArgentine, avec la collaboration du
Prix Nobel déconomie 2001 Joseph Stiglitz, qui était aussi
vice-président de la Banque Mondiale et conseiller de Bill Clinton. Georges
Soros et Umberto Eco font également partie de ce projet. Jai un
autre projet sur la musique baroque en Amazonie bolivienne. Cest, en résumé,
lhistoire des opéras baroques que les jésuites ont composé
avant quils ne quittent lAmérique Latine en 1767 et que les
indiens se sont par la suite appropriés pour aller jusquà
composer eux-mêmes des opéras en langue indienne (chiquitano).
Ou si vous voulez : comment une musique doppression est-elle devenue une
musique dexpression ?. Je travaille sur ce sujet avec un musicologue argentin
qui a passé dix ans en Amazonie à restaurer des partitions et
aujourdhui, des Indiens interprètent ces opéras avec des
instruments manufacturés sur place. Ce projet est magnifique, mais les
financeurs préféreraient un reportage sur Pavarotti en Amazonie
! Jaimerais aussi faire un film sur Wendo Kolosoy, un chanteur de rumba
de la République du Congo. Il a arrêté de jouer pendant
40 ans sous le régime Mobutu, Ce serait son histoire, et lexpression
de ce peuple sous la dictature.