L'alternance des moments : morceaux de musiques, rencontres, paroles, histoire collective et individuelle…trace un conte subtil sur un musicien au parcours atypique, humain avant tout.
On aurait tort d'oublier que le cinéma est source de découvertes : celle-ci mérite le détour.
Maryline Poux, www.commeaucinéma.com

L'AVIS DE LA REDACTION :
JE CHANTERAI POUR TOI est une ballade rêveuse qui prend le temps et un documentaire tout aussi intéressant.
Le parti-pris de recueillir surtout les témoignages d'autres personnes permet de laisser respirer le personnage et son histoire se dérouler devant nos yeux en préservant le mystère. Le documentaire s'attache à la solitude du parcours et à l'approche d'un pays d'une richesse étonnante.
Il retrace les espoirs de l'indépendance avec notamment les images d'archives de propagande des maliens qui reconstruisent le pays en écho à l'exorde de Boubacar qui a participé à cet élan, d'une certaine façon. On ressent la nostalgie de cette époque de renouveau culturel quand il va à la recherche des grins dans lesquels il se produisait qui ont été fermés.
Le film expose également une confrontation de deux systèmes de valeur : occidental et africain car sa richesse, comme artiste et sa renommée, contrastent avec ce qu'il a pu faire pour gagner sa vie .
La mise en scène est propice au décollement. Quand Boubacar joue avec le musicien à la calebasse, une griotte l'interpelle dans un chant incantatoire puis une autre, se tenant derrière, le poursuit. La scène avec Ali Farka Touré accompagne idéalement la musique d'un duo qui pourrait être légendaire. Le fleuve Niger, la terre des dogons… sont des lieux d'enchantement que le personnage KarKar habite. L'alternance des moments : morceaux de musiques, rencontres, paroles, histoire collective et individuelle…trace un conte subtil sur un musicien au parcours atypique, humain avant tout.
On aurait tort d'oublier que le cinéma est source de découvertes : celle-ci mérite le détour.
Maryline Poux. PROPOS DU REALISATEUR:
Sur Boubacar Traoré:
"Ses raisonnements, ses actes sont liés à toute une tradition et une éducation qui nous échappent. Il refusait sans aucune raison, de tourner telle ou telle scène, et il en acceptait d'autres où je pensais essuyer un refus."
"Il ne semblait pas surpris par ma proposition. Peu de choses semblent le surprendre. On lui proposerait une tournée avec Mickael Jackson, ça ne l'étonnerait pas non plus! Il a conscience de ce qu'il représente, tout en étant d'une grande humilité."
Sa musique:
"Il se produisait dans des "grins", des petits clubs qui ont été balayés ensuite par le nouveau gouvernement, parcequ'ils risquaient de devenir des "foyers de révolution", les jeunes désertaient les révolutions politiques pour faire de la musique. Comme tous les jeunes de sa génération, il était très influencé par la musique et le cinéma américain et indien. Il a été le premier à chanter du twist avec une guitare électrifiée dans sa chanson "Mali Twist", c'était tout à fait nouveau en Afrique. Ali Farka Touré et les autres sont arrivés bien après lui. Ensuite ses chansons sont devenues plus "blues".
KarKar et le Mali:
"Il a participé à cet élan d'énergie que le Mali a connu lors de l' indépendance.Il demandait surtout aux Maliens de revenir au pays, mais il n'a jamais soutenu ouvertement un pouvoir politique.
"La révolution culturelle a apporté beaucoup de changements, mais moins de libertés", dit Boubacar Traoré:
"Le pays sortait de la colonisation. Il y a eu une période d'espoir avec l'arrivée des Russes, des Yougoslaves et des Chinois qui ont construit des routes, des ponts. Dix ans plus tard, tout s'est arrêté. Divers bâtiments, des écoles, des hôpitaux sont laissés en plan. Toute une dynamique a disparu. Modibo Keita a été renversé en 1968, remplacé par une junte militaire conduite par Moussa Traoré! Je n'ai pas senti vraiment de haine vis-à-vis de ce gouvernement. Le problème des Maliens, c'est le quotidien, c'est de manger."
Témoignages:
Je voulais faire un film qui reflète mon regard sur cet homme, et pas un reportage sur lui. J'ai des heures d'entretiens, mais il m'a semblé inutile qu'il confirme par la parole ce qu'il chante si magnifiquement. Ce qu'il peut dire sur l'immigration, par exemple, est résumé en quelques mots dans l'une de ses chansons : "Tu peux être un roi chez toi, mais dès que tu es émigré, tu es n'importe quoi." Pour lui, tout est dit."
Le tournage:
"Le manque d'argent pour tourner ce film s'est finalement transformé en avantage, j'ai pris le temps d'accompagner KarKar."
"(…)On a tourné dans la précipitation, en étant économe, vingt heures de rush en deux mois et demi, c'est peu, même pas une demi-heure par jour. Par contre, on a passé beaucoup de temps sur place pour rencontrer les gens, parler, manger avec eux, repérer certains lieux. A Tombouctou, on a passé une journée à visiter une centaine de maisons avec un guide pour trouver celle qu'on voulait, avec les arches en terre et le sol en sable, si fin qu'on a l'impression de marcher sur de la ouate."