KarKar est parti à la rencontre d'Ali Farka Touré, l'autre dieu de la musique malienne. Au milieu du désert, les deux géants, vêtus de magnifiques gandouras, s'avancent vers la caméra comme des statues mouvantes, à travers le portail d'un palais splendide et vide. KarKar chante une chanson lancinante, belle à pleurer
Isabelle Regnier, Le Monde, le 25 décembre


"Je chanterai pour toi" :
Chanson d'images sur l'histoire du Mali libre
A travers un portrait du musicien Boubacar Traoré, légende vivante dans son pays, Jacques Sarasin livre le tableau d'un peuple qui vient d'accéder à l'indépendance, dans un aller-retour permanent entre parcours individuel et destin collectif.
Comment filmer un mythe vivant ? Comme un canevas par exemple, une série d'allers et retours entre la vie d'un homme et l'histoire d'un peuple, entre un parcours individuel et la géographie d'un pays. Dans Je chanterai pour toi, Jacques Sarasin met en images et en musique la vie du chanteur et guitariste Boubacar Traoré (dit KarKar), son déroulement chaotique dans le contexte du Mali indépendant, libéré du joug colonisateur, dans lequel s'est inscrite la légende du musicien.
Sans rien dévoiler de l'intimité de son troubadour, le réalisateur compose une ode au Mali moderne à partir de son histoire personnelle et de ses chansons, en filmant les villes, les paysages sauvages, les habitants du pays. Le film est nommé d'après une chanson d'amour de Boubacar Traoré.
D'abord ouvrier agricole, le grand gaillard entame sa carrière de chanteur dans les années 1960, au moment de l'accès du pays à l'indépendance. D'une voix grave magnifique, sur des rythmes inspirés de la musique américaine des années 1960, il galvanise les foules avec un enthousiasme communicatif. Il chante la liberté, le courage, la grandeur de son peuple dans des tenues inspirées de celles d'Elvis Presley.
Pour recomposer cette période, Sarasin alterne interviews de témoins et images d'archives. Au rythme des chansons de KarKar, des ouvriers agricoles accomplissent leurs gestes de travail quotidien dans de splendides chorégraphies manifestement organisées à des fins de propagande. A la même période, le musicien fait twister la jeunesse dorée dans les clubs de Bamako.
C'était le temps de l'euphorie, l'époque où Boubacar rencontrait Pierrette, son grand amour. Ensemble, ils fondent une famille et le chanteur abandonne sa vie de star. Comme un feu de paille, comme l'histoire du Mali moderne, la vie de Boubacar Traoré se consume vite. La gloire et l'amour cèdent vite la place aux drames et à la souffrance. Après la mort de sa femme, Boubacar s'exile et vivra plusieurs années en France, dans les foyers de travailleurs maliens. L'histoire individuelle se fond dans l'histoire collective. Sarasin a filmé ces lieux de misère après que KarKar en était parti, mais ce sont les mêmes, extensions froides du pays où s'échoue la souffrance des peuples d'Afrique. Le rythme du film reflète la vie du personnage. Anarchique, poétique, politique. KarKar accompagne le réalisateur, répond parcimonieusement aux questions, joue sa musique, mais reste toujours en retrait.
Comme un petit clip dans le film, une parenthèse enchantée fait le lien entre la dimension mythique du personnage, la beauté de sa musique, la majesté du pays. KarKar est parti à la rencontre d'Ali Farka Touré, l'autre dieu de la musique malienne. Au milieu du désert, les deux géants, vêtus de magnifiques gandouras, s'avancent vers la caméra comme des statues mouvantes, à travers le portail d'un palais splendide et vide. KarKar chante une chanson lancinante, belle à pleurer ; Ali Farka Touré l'accompagne à la guitare.
Un mythe ne parle pas, ou peu. Dans une large mesure, la légende de KarKar est étrangère à sa vie propre. Elle s'est écrite toute seule, par strates successives dans la mémoire collective, et appartient à ceux qui s'en font les conteurs. Après une longue disparition, lorsqu'il effectue son retour sur la scène musicale au Mali, dans les années 1990, le chanteur est toujours dans les esprits. On a oublié son visage mais on se souvient de la star yé-yé, de l'inventeur du twist malien qui a guidé une jeunesse avide de liberté. Depuis, sa musique a changé, nourrie par une vie pleine, par le travail, la souffrance, les rapports d'exploitation. Plus douces, mélancoliques, ses intonations sont celles du blues.
Imprévu, incomplet, intuitif, Je chanterai pour toi est un patchwork harmonieux, composé d'éléments glanés au hasard d'une tradition orale et affective. On en sort avec l'impression de revenir d'un beau voyage.
Isabelle Regnier
Film français, avec Boubacar Traoré, Ali Farka Touré, Nadieye Niang.